Les nouveaux défis des galeries dans un contexte de plus en plus concurrentiel, avec Pascal Robaglia

Comme cela a déjà été fait l’année dernière, à l’occasion de l’organisation annuelle d’un forum sur l’art, je profite de l’occasion pour réaliser un raisonnement plus général sur l’évolution du système du marché de l’art. Pour ce faire, j’ai contacté un galeriste francilien, Pascal Robaglia, pour qu’il me fournisse un éclairage sur la situation.

L’évolution des intermédiaires

Selon Pascal Robaglia,  propriétaire d’une galerie en région parisienne, gérer une galerie d’art n’est pas chose aisée. Aujourd’hui, les galeristes doivent faire face à des problématiques multiples. Ces défis auxquels ils sont confrontés sont relativement toujours les mêmes : il faut faire face aux charges courantes (loyer, assurances, impôts, etc.), tout en soutenant et en promouvant les artistes qui se trouvent sous notre aile. A cela s’ajoute à une diminution constante du nombre de visiteurs et l’augmentation constante des coûts nécessaires pour participer aux nombreuses foires dédiées à l’art.

Les petites galleries : des difficultés à s’imposer 

Il convient toutefois de rappeler que cette situation difficile ne concerne principalement que  les galeries de taille moyenne, tandis que les plus importantes et les plus réputées génèrent des chiffres d’affaire particulièrement impressionnants. Or, nous l’affirme Pascal Robaglia, nous assistons aujourd’hui à l’émergence de deux types de galeries, qui se distinguent précisément par leur capacité à créer du contenu et à promouvoir des artistes.

Le monde de l’art reflète en quelque sorte le modèle du secteur industriel avec des galeries de taille moyenne comparable à des PME et des galeries beaucoup plus importantes que l’on peut comparer à des multinationales. Les petites galeries ont une activité modeste et une structure beaucoup moins structurée que d’autres galeries de taille beaucoup plus importante, qui elles possèdent plusieurs départements spécialisés et sont capables de conquérir le marché grâce à de véritables campagnes marketing. 

Le secteur de l’art et du négoce en art s’apparente, en quelque sorte,  au secteur industriel. Il y a une catégorie de galeries comparable à celle d’une petite structure artisanale non structurée. Et il y a une autre catégorie de galeries qui peut être comparée aux multinationales, avec des départements spécialisés, bien définis et capables d’attaquer le marché avec des actions marketing ciblées. Grâce à cette structure qui demande beaucoup de ressources financières et humaines, elles parviennent à créer un système de légitimation pour les artistes qu’ils représentent.

En ce qui concerne le contexte concurrentiel, nous dit Pascal Robaglia, le processus d’hybridation incessant entre les opérateurs du marché de l’art est évident. En fait, cela a déjà été mis dans évidence dans un rapport sur l’art datant de l’année dernière, il n’y a plus de division claire entre les activités des galeries et celles des maisons de vente aux enchères, en particulier parmi les opérateurs les plus importants. Nous constatons donc une attitude de plus en plus féroce des grandes maisons de vente à l’égard du marché primaire. Ces dernières ne se limitent plus au conseil en art, elles se chargent d’ organiser des expositions et de représenter des artistes (activités qui étaient autrefois la prérogative des galeristes).

Parfois elles vont encore plus loin. La dernière nouveauté chez Sotheby’s, via Art Agency, par exemple, est une collaboration avec la Pace Gallery pour représenter les archives de l’artiste Vito Acconci. Et cela n’est pas un cas isolé, puisque même le couple d’artistes Eric Fischl et April Gornik travaille avec cette même agence pour la création d’une fondation. Il suffit de penser un instant au potentiel d’un tel partenariat : d’une part, il y a la promotion du travail de l’artiste par la galerie, avec un programme d’expositions et de création de contenu ; d’autre part, nous avons un marché protégé par une maison de vente aux enchères qui dispose de tous les outils et des moyens économiques pour favoriser les lots des ventes aux enchères internationales.

Quant aux grandes galeries, elles se développent en ouvrant des bureaux partout dans le monde et des espaces de plus en plus similaires aux grands musées. C’est le cas de la Pace Gallery, qui a récemment ouvert une galerie de 7 000 mètres carrés à Chelsea avec une bibliothèque ouverte au public, des espaces extérieurs gratuits et un dernier étage dédié aux performances et aux projections vidéo. Un autre exemple est l’espace de 10 500 mètres carrés de Hauser & Wirth dans le centre-ville de Los Angeles, qui a clairement été construit sur le modèle d’un musée traditionnel.

Il est donc évident que, dans un certain sens, les galeries s’inscrivent dans les pas des musées en s’adressant à un public de plus en plus large. Selon Pascal Robaglia, les galeries révolutionnent ainsi l’idée que selon laquelle elles ne peuvent servir qu’un petit auditoire de riches collectionneurs. Si nous voulons être cyniques, nous dirions que cela aura l’avantage de raccourcir le temps dont dispose un artiste pour gagner en légitimité sans nécessairement passer par un musée (ce qui dans l’imaginaire commun représente le lieu de légitimation de la culture), créant ainsi une ligne directe avec le public pour imposer leur style et conquérir le marché qu’il visent.

Face à tout cela, et au contexte particulier – cette évolution s’inscrit dans un contexte particulier de déclin des financements publics dans tous les secteurs -, une réflexion émerge. Si les musées publics d’art contemporain, déjà influencés par des financements et des intérêts privés, se trouvent également en concurrence avec les expositions des grandes galeries et l’offre des fondations privées de plus en plus nombreuses, dans quelle mesure le système actuel des musées pourrait-il lutter ?